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  • Philippe Prioton

LA LANGUE DES OISEAUX : " Car Paix Dit Aime "....

En tant que biographe, rédacteur, correcteur, et écrivain public, j'ai toujours eu l'amour des mots. Sinon à quoi bon faire ce métier ?


Alors quand, adolescent, j'ai découvert ce magnifique langage, que l'on appelle la Langue Alchimique, ou La Langue des Oiseaux, je me suis mis à lire beaucoup sur ce sujet, et à mon tour je me suis mis à écrire, parfois en utilisant cette manière au combien poétique d'appréhender la langue. Depuis longtemps j'avais envie de faire un article sur ce sujet, le voici donc, où j'ai regroupé quelques articles glanés au cours de mes recherches, ainsi que quelques vidéos parlant de ce sujet, notamment celles avec Patrick Burensteinas qui est scientifique de formation et s'est intéressé très jeune à l'alchimie. Il est auteur, conférencier et formateur international.


(Il est reconnu autant pour son enthousiasme, sa convivialité et son esprit de synthèse que pour sa faculté à vulgariser les principes et notions de l'alchimie. Il a participé à la série de sept films "Le Voyage alchimique de Bruxelles à Saint-Jacques-de-Compostelle" réalisée par Georges Combe. Dans la même collection aux éditions Trajectoire, il est l'auteur d'un ouvrage consacré à la cathédrale de Chartres.)...


Bon voyage aux pays des mots...



La "Langue des oiseaux" est une langue très volatile, c’est-à-dire très subtile. Elle est utilisée par les alchimistes depuis toujours pour transmettre la philosophie du grand œuvre et ses secrets de fabrication.


D’autres pensaient qu’à l’origine cette langue s’appelait la « langue des oisons » et qu’elle avait été créée par une confrérie secrète liée aux bâtisseurs de cathédrales afin de crypter des connaissances.


C’est en nous amusant ( ÂME-USANT ) que je m’en vais vous en transmettre les arcanes. C’est ensemble que nous allons nous user l’âme, cette âme qui nous agite et que nous devons vider pour laisser passer la lumière.


« Un mot est hanté par tous les mots qui lui ressemblent » nous dit le poète Michel Butor. En jouant sur l’homophonie, c’est-à-dire les mêmes sonorités, on peut faire dire aux mots bien plus qu’ils ne signifient. Leur sens caché peut amplifier leur sens premier, ou au contraire, s’y opposer.


La langue des oiseaux consiste à donner un sens autre à des mots ou à une phrase, soit par un jeu de sonorités, soit par des jeux de mots (verlan, anagrammes, fragments de mots…), soit enfin par le recours à la symbolique des lettres. Autrement dit, la langue des oiseaux est une langue tenant de la cryptographie, qui se fonde sur trois niveaux :


La correspondance sonore des mots énoncés avec d’autres non dits permet un rapprochement sémantique qui constitue un codage volontaire, soit pour masquer une information, soit pour amplifier le sens du mot premier.

Les jeux de mots utilisés permettent un codage davantage subtil et ésotérique, les mots se reflètent ad libitum.

La graphie enfin, fondée sur la symbolique mystique des lettres des mots énoncés, peut renvoyer à un codage iconique renforçant le sens des mots, comme dans les hiéroglyphes.


Les plus anciens documents dont nous disposons aujourd'hui théorisant la langue des oiseaux sont signés Grasset d'Orcet et Fulcanelli, et remontent à la seconde moitié du XIXè siècle.


Ils attribuent néanmoins à la langue des oiseaux des origines immémoriales : elle aurait longtemps été une langue d’initiés, un système de codage occulte lié à l’alchimie et à la poésie hermétique (de Hermès, dieu patron des phénomènes cachés). Elle acquiert une dimension psychologique au xxe siècle, avec les travaux de Carl Gustav Jung ou de Jacques Lacan, qui y voient un codage inconscient permettant d’amplifier le sens des mots et des idées.





Le Dictionnaire des langues imaginaires recense plusieurs entrées en lien avec la langue des oiseaux : langage des animaux, langue des corbeaux, langage de l'extase (mystique), langage ludique, langage du rossignol, langue secrète…

Il faut ainsi différencier les « langues secrètes » des langues farfelues, des langues inventées (la langue des grenouilles, d'Aristophane), des jargons et dialectes et des imitations (« langue des animaux » dont Mircea Eliade dit qu'elle consiste à « imiter leurs cris, surtout les cris d'oiseaux »). Finalement, c'est l'existence d'un code caché qui permet de départager ces registres et de repérer l'originalité de la langue des oiseaux.

L'expression de « langue des oiseaux » consiste à entendre un son plutôt qu'à le lire.

Si nous ne connaissons pas son origine de manière certaine, nous savons que c’est un système qui a été utilisé par les mystiques comme les soufis, les alchimistes et d’autres pour crypter des textes et les rendre hermétiques au commun des mortels.


Cette langue a également été utilisée par des auteurs pour masquer la dimension ésotérique de certaines œuvres ou, plus pragmatiquement, par les commerçants pour créer leurs enseignes ou les noms de leur commerce. Par exemple l'hôtel se nommant : "Au lion d'or"... AU LIT ON DORT.​


Phrase codée : « Vois si un mets sage se crée, dit sans les mots »

Phrase décodée : « Voici un message secret, dis : "sens les mots" ! »


Le message codé comporte un ensemble d'éléments à interpréter : « vois si », « un mets sage », « se crée », « dit sans les mots ».La phrase en langue des oiseaux joue sur l'homophonie des mots la composant. Quant à l'interprétation, elle dépend du contexte et des récepteurs.


Dans cette langue le « double sens » prime, permis entre autres par l'homophonie.


L’expression « langue des oiseaux » (on emploie également l’expression synonyme de « langue des anges ») a une origine plurielle :


Une première interprétation possible est qu’elle renvoie au fait que les oiseaux sifflent des mélodies, des musiques pour l’oreille humaine, mais dont on ne réalise pas le sens caché. C’est l’idée d’une langue sacrée, cachée, que l’homme n’« entend pas » (dans le sens de comprendre). Grasset d'Orcet reprend ce point de vue.


Ce dernier étudie les traces des systèmes cryptographiques de la Grèce archaïque. Fort de cette expérience il publie des articles sur la Langue des Oiseaux parus dans la Revue Britannique. Ami de Fulcanelli, ayant eu une puissante influence sur l'abbé Henri Boudet , Grasset d'Orcet va se consacrer à l’étude des « Matériaux cryptographiques » c’est-à-dire aux règles de décodage des textes en langue des oiseaux. Il se focalise surtout sur l’héraldique, autre science aux origines occultes usant du double langage.


Fulcanelli, dont la véritable identité demeure inconnue, dans Les Demeures philosophales, montre que les maîtres ont fixé dans la pierre des cathédrales leur savoir ancestral, fut l'un des premiers à révéler clairement le sens de la langue des oiseaux :


« Les vieux maîtres, dans la rédaction de leurs traités, utilisèrent surtout la cabale hermétique, qu’ils appelaient encore langue des oiseaux. De cette manière, ils purent dérober au vulgaire les principes de leur science, en les enveloppant d’une couverture cabalistique. […] Mais ce qui est généralement ignoré, c’est que l’idiome auquel les auteurs empruntèrent leurs termes est le grec archaïque, langue mère d’après la pluralité des disciples d’Hermès. La raison pour laquelle on ne s’aperçoit pas de l’intervention cabalistique tient précisément dans ce fait que le français provient directement du grec. »


« La langue des oiseaux est un idiome phonétique basé uniquement sur l’assonance. On n’y tient donc aucun compte de l’orthographe, dont la rigueur même sert de frein aux esprits curieux. »





Il continue, insistant sur le double sens de cette langue :


« Les anciens écrivains l’appelaient langua general (« langue universelle »), et lengua cortesana (« langue de cour »), c’est-à-dire langue diplomatique, parce qu’elle recèle une double signification correspondant à une double science, l’une apparente, l’autre profonde. » Puis il en fait la langue originelle de l’humanité, celle d’avant Babel.


« Les rares auteurs qui ont parlé de la langue des oiseaux lui attribuent la première place à l’origine des langues. Son antiquité remonterait à Adam, qui l’aurait utilisée pour imposer, selon l’ordre de Dieu, les noms convenables, propres à définir les caractéristiques des êtres et des choses créées. »


Pour Fulcanelli, chaque nom alchimique contient, dans la langue des oiseaux, une correspondance symbolique que la phonétique exprime. Dans Le Mystère des cathédrales, l’art gothique est un langage lui-même interprétable par la langue des oiseaux. Cette hypothèse, propre à Fulcanelli, jamais évoquée au Moyen Âge nous permet d’étudier le fonctionnement symbolique à l’œuvre dans la langue des oiseaux. Tout d’abord, phonétiquement l’expression « art gothique », par raccourci : « art goth » est proche de celle d’ « argotique » ; il y a homophonie parfaite.


« Pour nous, art gothique n’est qu’une déformation orthographique du mot argotique, dont l’homophonie parfaite, conformément à la loi phonétique qui régit, dans toutes les langues et sans tenir aucun compte de l’orthographe, la cabale traditionnelle.

L’art gothique renvoie à un langage codé donc. L’amplification symbolique peut ensuite être proposée au moyen d’une seconde mise en correspondance phonétique.

« Les argotiers, ceux qui utilisent ce langage, sont descendants des argonautes, lesquels montaient le navire Argo pour conquérir la fameuse Toison d’Or. Tous les Initiés s’exprimaient en argot, aussi bien les truands de la Cour des Miracles, - le poète Villon à leur tête,- que les francs-maçons du Moyen Âge, « logeurs du bon Dieu », qui édifièrent les chefs-d'œuvre argotiques que nous admirons aujourd’hui. »


Il existerait donc une correspondance entre l’art gothique, le langage codé dit argotique et le mythe des Argonautes, largement évoqué par les auteurs alchimistes.

Cette relation pourrait être synthétisée en une phrase reprenant tous les termes : l’art gothique est un langage codé utilisé par un groupe d’initiés à cette langue et recherchant la Toison d'or (sous-entendu, par métaphore : la pierre philosophale). La destination spirituelle de cet art est renforcée par la racine grecque de l’adjectif « gothique » : « L’art gothique est, en effet, l’art got ou cot (Co en grec), l’art de la Lumière ou de l’Esprit. »


René Guénon, dans Symboles de la Science sacrée, pense que la langue des oiseaux regroupe les formules et incantations ésotériques fondamentales. Il considère qu’elle est la métaphore de la communication de l’humain avec les « êtres supérieurs » que sont les anges : « les oiseaux sont pris fréquemment comme symbole des anges, c’est-à-dire précisément des états supérieurs ». Il montre que c’est dans la tradition islamique qu’apparaît la langue des oiseaux, avec la figure de Salomon :


« Et Salomon fut l’héritier de David ; et il dit : Ô hommes ! nous avons été instruits du langage des oiseaux [‘ullimna mantiqat-tayri] et comblés de toutes choses. »


Les anges sont souvent représentés comme des oiseaux.


Le terme aç-çāffāt est considéré comme désignant littéralement les oiseaux, mais comme s’appliquant symboliquement aux anges par proximité phonétique. La langue des oiseaux serait donc une expression pour désigner la langue des anges.


Pour Guénon, cette langue est avant tout fondée sur le rythme universel, sur le vers et la poésie.


Étienne Perrot, continuateur de Jung, fait de la langue des oiseaux et des jeux de sonorités une capacité du rêve d'exprimer de manière parallèle une réalité psychique.


« Cette synchronicité, ces écoutes extérieures et intérieures, ces doubles lectures, nous les apprenons donc d'abord dans les rêves. Les rêves nous apprennent à décrypter la réalité. Les rêves, c'est bien connu, prennent très souvent des matériaux de la vie diurne, mais c'est pour nous apprendre à les lire autrement. Cette lecture renferme un élément très important, qui est le décryptage des mots suivant des lois qui ne sont pas des lois causales, mais des lois phonétiques, suivant le mode de formation des calembours. C'est ce qu'on appelle la « langue des oiseaux », et c'est cela, d'une façon précise, ce que les alchimistes appelaient la « gaie science. »


Il justifie le double sens phonétique des textes alchimiques par cette citation de l'auteur ésotérique Michel Maïer, qui explique :


« À propos de tout ce que tu entends, raisonne pour savoir s'il peut en être ainsi ou non. Nul en effet n'est incité à croire ou à accomplir des choses impossibles, car les mots existent à cause des choses et non les choses à cause des mots. »


Perrot reconnaît au rêve une certaine motivation, indépendante de la conscience, un certain humour qui transparaît par la langue des oiseaux. En déstructurant le mot, par les sonorités qu'il contient, l'inconscient donne à entendre un autre sens. Perrot voit dans le mot onirique une capacité à se « dilater » par une mise en correspondance de symboles.

Il y voit également une correspondance constante avec la musique de l'alchimie dans laquelle « toute cuisson s'accompagne d'une musique : un four gronde, un feu crépite, l'eau sur le feu chante et, si l'on y plonge un métal porté au rouge, il siffle. »



« (..) la Langue des Oiseaux ne peut s’apprendre avec les sens, la mémorisation. Elle ne se laisse pas dévoiler non plus avec la logique limitée du connu actuel. »

Yves Monin dans son livre Hiéroglyphes Français et Langue des Oiseaux pointe là un autre niveau d'interprétation de la langue des oiseaux correspondant à la symbolique graphique et non plus phonétique. Monin remarque à ce propos que le mot «O.I.S.E.A.U» a la particularité de faire appel à presque toutes les voyelles sans qu'aucune ne s'entende.


Luc Bige, dans son Petit dictionnaire en langue des oiseaux. Prénoms, Pathologies Et Quelques Autres, dresse une liste de ces expressions courantes tenant du double sens.

Il montre également qu'à chaque mot les possibilités augmentent, et qu'à partir d'une phrase simple on peut, selon diverses méthodes, obtenir à chaque fois des phrases d'autres sens.


Il prend notamment l'exemple du syntagme simple : « Ma chandelle », qui peut donner :


Ma chan d'elle > elle m'a chanté > mon chant qui vient d'elle.

Ma champ d'elle > mon champ qui vient d'elle

Mâ(che) champ d'elle > mâche (laboure, etc.) son champ

Mâ(che) chant d'ailes > le chant de ceux qui ont des ailes


Selon les personnes qui préconisent dans certains cas (comme l'hypnose ericksonienne) le recours à ce langage, la langue des oiseaux permettrait d'améliorer son intuition, son ressenti, pour trouver de l'inspiration pour de l'art ou pour émettre des hypothèses dans un but de recherche.


Les mécanismes linguistiques mis en œuvre dans la langue des oiseaux sont nombreux . On peut citer :


- La connotation et les champs sémantiques : le mot renvoie à tout un tissu de synonymes proches ou éloignés, ou, au-delà, vers des concepts ou mots par analogie proches.

- La permutation des lettres : anagrammes, palindromes surtout, verlan également.

- L'homophonie (le mot a le même son qu'un autre).

- L’étymologie dans une certaine mesure, pour le cas des néologismes ou des mots à racines étrangères.

- La correspondance, au niveau graphique : la lettre cherche à ressembler à la chose évoquée .

L’harmonie imitative via le jeu des sonorités : par assonance et allitération le mot cherche à imiter le son réel (comme dans : « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » avec le son /s/ évoquant le serpent, de Jean Racine, ( Andromaque, acte V, sc.5).


L'ouvrage de Bige, Petit dictionnaire en langue des oiseaux. Prénoms, Pathologies Et Quelques Autres, dévoile les méthodes créatives pour constituer des jeux de mots symboliques, méthodes qui tiennent de la grammaire et de la syntaxe combinatoires.

Il propose d'abord de commencer par écrire le mot ou de constituer une périphrase, puis, syllabe par syllabe, d'écrire toutes les possibilités et « dans tous les sens » afin de dévoiler l'ensemble des connotations. Bige donne également comme possibilité d'utiliser le « verlan » (écrire les syllabes dans l'ordre inverse) ou l'anacyclique (lecture dans les deux sens du mot, avec deux significations différentes).


Enfin, la langue des oiseaux étant avant tout phonétique, Bige conseille de lire à voix haute les mots construits afin de favoriser les échos phoniques et les significations cachées.


Il y a trois manières d’entendre la langue des oiseaux, ce qui nous donnera certaines clefs de compréhension.


La première est le jeu de mots : par exemple, en voyant quelqu’un qui porte des lunette